Si l’expression « guerre des talents » n’est pas nouvelle, la compétition s’intensifie entre les entreprises pour attirer les meilleurs. Selon une étude du Boston Consulting Group, une grande majorité de pays vont être confrontés à une pénurie de talents d’ici 2030. Il manquera 2,5 millions de travailleurs à l’Allemagne en 2020 et 8,5 millions au Brésil. C’est demain. En France, selon la dernière étude de BPI le LAB, 57% des PME-ETI disent manquer de talent pour croître et 83% d’entre elles expriment des difficultés de recrutement.

Cette pénurie de talents touche tous les secteurs et particulièrement celui de la tech. Les technologies évoluent tellement vite que de nouveaux métiers apparaissent chaque année et seuls un petit nombre de travailleurs sont suffisamment agiles pour se former rapidement et devenir experts sur les nouvelles compétences demandées par les entreprises. Nous avons rencontré des data analystes qui reçoivent une dizaine de propositions par semaine sur LinkedIn alors qu’ils ne recherchent pas de travail.

Le recrutement traditionnel ne fonctionne plus

Conscients de leur potentiel sur le marché, ces talents ne souhaitent plus exercer en CDI mais préfèrent la liberté que leur offre le statut d’indépendant pour travailler selon leurs conditions pour les meilleures entreprises qui se font concurrence pour disposer de leurs compétences. Plutôt que d’aller rejoindre un grand groupe ou une ESN comme c’était le cas jusqu’à récemment, les ingénieurs informatiques vont de plus en plus préférer se lancer en freelance. Si quelques années auparavant le travail en tant que freelance pouvait être subi, aujourd’hui il s’agit d’un véritable choix de la part des travailleurs. Ils sont 90% à avoir choisi le statut d’indépendant en France en 2017 et ce chiffre grimpe même à 97% pour les développeurs en Ile de France selon une étude de Malt.

Ce rejet du salariat au profit du statut d’indépendant se remarque aussi du côté des jeunes diplômés d’écoles de management. Jean-François Fiorina, directeur adjoint de Grenoble Ecole de Management note qu’une « école de management n’a pas pour unique mission de former des managers, les étudiants veulent avant tout être libres de leur choix, agiles dans leur carrière, capables de s’adapter très rapidement à un nouvel environnement. Le freelancing apparaît comme un moyen de répondre à ce besoin de liberté, à la quête de sens dans son travail et aux différents objectifs personnels. »

La liberté tant recherchée par les freelances peut avoir plusieurs facettes : choix de ses horaires et de son lieu de travail pour accommoder sa vie professionnelle et sa vie personnelle, possibilité de choisir ses clients et ses missions, pouvoir se concentrer uniquement sur son coeur de métier ou encore obtenir une meilleure rémunération. Une des premières leçons que nous avons tirées de nos rencontres de freelances est la variété des raisons qui les ont poussés à opter pour un statut d’indépendant.

Avec l’arrivée des outils de communication et de gestion de projet à distance, les entreprises sont en compétition pour attirer des talents au niveau mondial. Automattic est certes installée à San Francisco, pourtant sa concurrence dans le recrutement n’est pas uniquement localisée dans la baie, elle est en compétition avec les entreprises aux quatre coins de la terre. Un handicap pour des organisations qui ne se sont pas adaptées aux nouvelles manières de travailler, une force pour des entreprises comme Automattic qui ont fait du travail en remote une de leurs valeurs fondatrices. L’entreprise californienne a accès à un vivier de talents bien plus large et s’assure ainsi de recruter les meilleurs experts dont elle a besoin sans contrainte de localisation. Elle peut même se vanter de fonctionner 24h/24, une force pour le service client.

De plus, il est très difficile pour des entreprises d’effectuer des plans de recrutement en essayant de prévoir les besoins des prochaines années car certains métiers n’existent pas encore. Selon une étude de DELL et ITFT de 2017, 85% des métiers qui seront exercés en 2030 n’ont pas encore été inventés.

Les freelances : la clé de voûte de la guerre des talents ?

Pour remporter la guerre des talents, les entreprises doivent alors s’adapter et s’habituer à travailler avec des freelances, elles ont tout à y gagner. Pourtant, les premières conclusions de nos échanges avec les freelances et entreprises rencontrés à travers Going Freelance sont sans appel, les entreprises ne sont pas prêtes à collaborer avec ces indépendants. Elles mettent en avant la difficulté à trouver la bonne personne sur un marché devenu mondial et les bouleversements entraînés au sein de leur structure.
Les freelances sont généralement les ressources humaines les plus précieuses des entreprises car ils sont appelés lorsqu’elles ne disposent pas des compétences clés dans leurs effectifs, cependant ils sont souvent considérés et donc traités comme des achats.
De leur côté les freelances pointent les difficultés de communication, d’onboarding et des délais de paiement trop longs de la part des entreprises.

Nous avons rendu visite à Gigster qui a bien saisi ces enjeux. La start-up californienne puise dans son réseau de plus de 700 talents en freelances répartis aux quatre coins du monde, pour créer rapidement des équipes et réaliser les projets de grandes entreprises comme Google ou Total. La force de Gigster réside dans sa capacité à identifier et proposer en très peu de temps l’expert qui détient les compétences dont le client a besoin mais dont il ne dispose pas dans ses effectifs. Cela ne peut fonctionner qu’en échange d’une sélection très pointue de ces experts en freelance et d’un engagement exemplaire de la communauté.

Un positionnement qui convient bien dans le contexte de guerre des talents puisque l’on parle d’un marché de « winners-take-all », c’est à dire qu’un nombre très restreint d’individus ont su se rendre indispensables, remarquables aux yeux des entreprises. Ces stars disposent parfois d’agents qui leur trouvent des contrats leur permettant de réaliser des missions pour les meilleures entreprises qui s’arrachent leurs talents.

En France des plateformes comme YOSS facilitent la collaboration entre freelances et entreprises. Après avoir défini clairement les besoins avec le client, la start-up trouve le bon freelance au sein de son réseau, se charge des problématiques juridiques, assure un suivi de missions et joue le rôle d’intermédiaire de paiement. Ce type de plateforme est un excellent vecteur d’adaptation des structures pour une entreprise qui souhaite travailler avec des freelances mais ne sait pas vraiment par quoi commencer.

Cet article invité a été rédigé par Samuel Durand, fondateur de Going Freelance. Going Freelance est l’exploration du travail de demain par deux étudiants de Grenoble Ecole de Management. Durant six mois ils partent à la rencontre des acteurs les plus avancés sur les thématiques de futur du travail dans 13 villes du monde. Le projet est soutenu par ITG Groupe Freeland, Harmonie Mutuelle, Bpifrance Le Lab, YOSS et Grenoble Ecole de Management.