Développement de plateformes de freelances, apparition des premiers « chief freelances officers » en France, budget gouvernemental en faveur du coworking… Le freelance jusqu’il y a quelques années encore associé au travailleur précaire fait rêver les salariés proches du burn-out et séduit les grands groupes qui font de plus en plus appel à ces professionnels adaptés au « mode projet ». Derrière la tendance, quels sont les enjeux d’un phénomène qui semble parti pour s’installer dans le temps ?

Flexibilité, innovation, mode projet : l’atout free-lance

La croissance du nombre de freelances en France semble tendanciellement vouée à se poursuivre : sondage après sondage, les Français témoignent d’une appétence grandissante pour le travail indépendant, les millenials sont de plus en plus nombreux à revendiquer leur refus du sacro-saint CDI et les DRH témoignent jour après jour de leur course pour rattraper leurs talents.

Côté entreprises, les managers et DRH s’accommodent non seulement du recours aux freelances mais en prônent aujourd’hui l’intérêt : leur situation non salariée leur permet d’apporter aux grands groupes un « regard extérieur sur les projets », une « énergie dans les équipes », une « innovation » dans les méthodes de travail, une « fraicheur » dans le management… Surtout, ils sont une ressource à la demande, particulièrement adaptée aux entreprises qui fonctionnent en mode projet. Symptomatique de cet intérêt pour ce nouveau vivier de professionnels : l’émergence du poste de Chief Freelances Officer, aujourd’hui encore surtout symbolique d’un changement des mentalités en entreprise plutôt que pratique réelle (on compte aujourd’hui 14 profils de Chief Freelances Officer sur LinkedIn). Les enjeux de ce métier de demain : créer un environnement juridique clair, fidéliser les bons freelances (rapidité des versements, lieux et horaires de travail adaptés…) et s’assurer de leur loyauté (enjeux de confidentialité).

Freelances/grands groupes : une réalité aux visages multiples

La présence de freelances dans les grands groupes recouvre des types de relations qui correspondent à trois grandes situations :

  • Freelance « à l’ancienne » : c’est l’ancien salarié qui par envie ou défaut pratique son activité auprès de son ancien réseau, parfois même auprès de son ancien employeur (notamment les seniors qui donnent un second souffle à leur carrière en devenant indépendant mais aussi certains salariés plus ou moins « incités » par leur employeur à se mettre à leur compte)
  • Freelance via une agence : c’est le freelance qui travaille avec de grandes entreprises par le biais d’agences de conseil, de marketing, de publicité…. Côté client, le statut freelance n’est pas toujours visible, situation qui fait qu’on sous-estime vraisemblablement le nombre de freelances dans les grands groupes
  • Freelance plateformeur : c’est le freelance nouvelle génération qui offre ses services aux entreprises via des plateformes de mise en relation et que l’on « vient chercher »

Derrière ces différences de mise en relation (par le réseau, par les plateformes, par les agences), des expériences et des vécus professionnels très divers. Si chaque parcours de freelance est unique, on peut en distinguer deux pôles :

  • Les millenials, sortis de grandes écoles, ayant une expertise dans des secteurs où la demande de talents est très forte (métiers du digital), en position « de force » dans leurs échanges avec les grands groupes
  • Les anciens salariés/chômeurs devenus freelances de manière parfois contrainte par un marché du travail embouteillé et dont la liberté est parfois ténue (cf. la situation du donneur de mission unique et les enjeux juridiques du salariat déguisé).

Cette deuxième catégorie de professionnels doit être gardée en tête pour ne pas tomber dans une vision utopique et uniforme d’une révolution du monde du travail aux conséquences nécessairement heureuses. Comme dans toute évolution, les changements de visions, de cultures, d’usages ne vont pas à la même vitesse en fonction des secteurs, des profils et des âges.

Entre « je » et « nous » : quelle identité professionnelle du freelance en entreprise ?

Ces trois modes de relation et ces différences « d’accès » au free-lancing impactent différemment les enjeux de ces professionnels. On focalise souvent sur les aspects juridiques (salariat déguisé) ou de protection sociale (retraite, maladie, chômage, congés…). Mais en tant que coach, nous avons pu constater un troisième enjeu lié à l’exercice de l’activité professionnelle en freelance : la question de l’identité.

Car si être à la fois dedans et dehors, seul et en équipe, autonome et intégré apporte des avantages auxquels la plupart des freelances ne renonceraient pour rien au monde, cela amène également des questions inédites et une situation d’entre-deux pas toujours confortable. Là encore, les enjeux rencontrés dépendent grandement de la situation de chacun : il y a ceux qui intègrent totalement l’entreprise (intègrent l’équipe, se rendent sur le lieu de travail, s’adaptent aux horaires), il y a ceux qui négocient pour conserver une part de leur flexibilité (temps partiel pour garder d’autres clients, travail à distance, horaires atypiques) ; il y a ceux qui sont « officiellement » free-lance (et donc à l’aise dans leur statut) et ceux travaillant pour le compte d’une agence dont la situation est parfois moins claire.

En réunissant tout type de situation, voilà pêle-mêle le compte rendu des récits des professionnels que nous accompagnons :

  • Le sentiment d’être « jeté » sur une mission (les entreprises font souvent fait appel à des freelances dans l’urgence), sans période d’intégration, avec des gens croisés tous les jours dans l’open space dont on ne connaît ni le nom, ni le statut, et qui vous disent au bout de quatre mois de missions quand vous papotez à la machine à café « ah c’est toi le projet bidule !? ».
  • Un sentiment de ni-ni (ni dedans, ni dehors), visible dans les évènements de rassemblement de l’entreprise (Noël des enfants, chocolat de Pâques ou séminaire de fin d’année « oublié » pour les freelances)
  • Un sentiment de malaise lors des situations peu transparentes notamment dans le cas où le freelance travaille pour une agence intermédiaire (adresse mail au nom de l’agence mais un profil LinkedIn qui affiche le contraire, discussion banale avec le client « ça fait longtemps que vous travaillez chez… ? » qui amène une gêne…)
  • Un sentiment de frustration quand on sort à la fin de sa mission d’un projet qu’on a mené parfois pendant de longs mois (écarté soudain de la boucle des mails, sentiment d’être éjecté du projet ou de ne jamais profiter des graines que l’on a semées…).

Derrière les enjeux purement juridiques, et en attendant que la transformation vers une évidence du freelancing soit achevée, il est donc important que les entreprises réfléchissent aux enjeux symboliques de leur collaboration avec ces talents externes. De leur côté, les freelances doivent mener un travail de réflexion, voire d’introspection pour construire et asseoir une identité professionnelle solide sur laquelle ils peuvent construire un quotidien de missions, d’interlocuteurs et de lieux variés.

Sainseaulieu analysait dans les années 80 les effets culturels de l’entreprise sur nos identités au travail : les free-lances doivent aujourd’hui trouver leur identité dans une relation avec les entreprises nouvellement négociée.

Cet article invité a été rédigé par Héloïse Tillinac, coach professionnel. Elle accompagne entreprises et indépendants à trouver organisation, équilibre et sens dans les transformations liées aux nouveaux modes de travail. Elle est l’auteur du Guide du Solo-Preneur paru aux Editions Gualino.