Lors de son passage à Shanghai en septembre dernier, neufdixsept a pris le temps de rencontrer différents acteurs du Future of Work. Des espaces de travail, des professionnels de l’immobilier, mais également un acteur majeur de la grande distribution : Auchan. Entretien avec Raffaele Fabiano, Directeur du professionnalisme chez Auchan Retail China.

Auchan, des ambitions sur le Phygital

Regroupé sous l’enseigne Sun Art en Chine, Auchan est là-bas un acteur ayant engagé une mue complète de son modèle. En faisant de la Chine son deuxième marché après la France, il prend le pari d’un laboratoire à taille réelle. Le fait que l’enseigne soit rangée en Chine sous l’entité Sun Art Retail, dans lequel le géant Alibaba a pris des parts (36,16% du capital pour la bagatelle de 2,45 Mrds€), n’est pas anodin, et renforce cette volonté d’agitation constante. En s’alliant au numéro un du e-commerce, mais également au créateur d’AliPay, plate-forme de paiement par smartphone qui représentait 54% des paiement par mobile en 2016, l’entité envoie un signal fort.

Dont acte : Auchan veut devenir le leader du modèle Phygital, qui allie magasins physiques et vente en ligne. L’enseigne à l’oiseau a développé, en un temps record, un réseau de 180 Auchan Minute, ces points de vente totalement automatisés de 18m2 déployés au plus près des clients (zones de parkings, zones touristiques, etc.)

La formation, socle de la transformation, a été prise en main, voilà un an juste, par Raffaele Fabiano, que nous avons rencontré lors de notre passage en Chine.

Titulaire d’une Maîtrise en Economie et Commerce, cet italien de 51 ans a commencé à travailler pour l’entreprise en 1994, en tant que stagiaire du programme Junior Manager (dans l’hypermarché Auchan Roncq, en France). De fil en aiguille, il devient chef de rayon. Il complète cette expérience terrain en occupant le poste de chef de secteur des hypermarchés de Piacenza et Rescaldina en Italie. De 2003 à 2012, il est responsable des projets pédagogiques à l’IFE, l’Institut de Formation à l’Excellence en Italie, pour être finalement nommé Manager de la communication interne.

Depuis fin de 2017, il occupe le poste de Directeur du professionalisme en Chine. Sur place, il fédère des équipes professionnelles en accord avec le projet humain et les valeurs de l’entreprise, bâtit et manage l’Académie, dirige et supervise les programmes de formation et de développement pour tous les collaborateurs, mais également le programme de développement personnalisé à destination des managers. M. Fabiano a aussi la charge de construire un programme pédagogique qui répond aux besoins et aux défis de l’entreprise, en développant les compétences techniques et managériales des collaborateurs. Il travaille avec une équipe de 8 responsables de projet formatifs.

Fabiano Raffaele

Quelle est votre mission au sein d’Auchan ?

L’effort est de mettre à disposition une offre de formation la plus possible liée aux besoins réels : des tâches de travail de chaque collaborateur en chaque métier. La volonté, très clairement, est d’élever le niveau de professionnalisme aussi bien de nouveaux arrivants – parmi eux nos dirigeants de demain – que des collaborateurs présents depuis plusieurs années dans l’entreprise. C’est le concept de « lifelong learning », nous concevons la formation comme « compagne » du parcours professionnel de chacun au sein de notre entreprise. Tant que nos connaissances et nos savoir-faire progressent, nous sommes certains d’avoir un métier qui ait du sens, qui permette à nos collaborateurs de se réaliser et ainsi contribuer à la pérennité de l’entreprise.

Il faut être conscient que l’investissement en formation peut avoir un retour chiffré : il est important d’en mesurer les outcomes, c’est-à-dire les changements de comportement que la formation a été en mesure de produire.

Pragmatisme signifie que si l’on parle d’un produit, nous devons nous former autour de ce produit. De la même façon si l’on parle d’un client. C’est pourquoi nous avons ouvert cette année une Académie interne, en choisissant comme siège le premier hypermarché Auchan ayant ouvert en Chine, il y a 19 ans de cela. Nous voulons être proche de nos clients, de nos collaborateurs, de nos produit ; de là où « la vraie vie se passe ».

Vous avez construit en un an un nouveau format de formation pour Auchan. Nouveaux outils, nouveaux dogmes également ?

La définition moderne d’une bonne formation ne peut plus se réduire au concept traditionnel d’une salle de formation où une quinzaine de participants se retrouvent pour deux jours autour d’une table ; l’ensemble animé par un formateur avec une présentation Powerpoint.

Aujourd’hui nous sommes conscients que la formation ne peut plus être seulement cela. Plus d’efficacité se génère à travers le « blended learning » : expérimentation, accompagnement on the job, action learning, partage, co-construction, tout en intégrant, bien sûr, les nouvelles technologies. Par exemple le développement du mobile learning permettra à chacun d’apprendre de plus en plus vite les notions essentielles et de les garder toujours à portée de main.

Vous avez osé faire de WeChat, un outil de réseau social, et donc de partage, l’une des bases de diffusion de vos formations en interne

L’intégration du smartphone dans toutes les actions de la vie quotidienne en Chine a atteint des niveaux incroyables vue de la côté de l’Europe. Ce que m’a frappé le plus dès mon arrivée, c’est que grâce à WeChat Pay et Alipay, nous n’utilisons plus du tout la monnaie physique et très peu la carte bancaire. Et il existe des centaines d’applications en mesure de répondre vraiment à chaque besoin de service ou d’information. C’est donc tout à fait normal dans le milieu du travail de s’appuyer sur le mobile. En un an, j’ai mis à disposition des collaborateurs d’Auchan en Chine une quarantaine de leçons en mobile-learning. Aujourd’hui, nous utilisons WeChat comme plateforme de gestion. Demain, peut être aurons-nous une plate-forme dédié en mesure d’accroitre la coopération et les échanges de connaissance. Les contenus de formation seront seulement le point de départ d’un parcours de croissance professionnelle alimentée par le partage.

Demain, l’apprentissage « top-down » traditionnel ne devra pas représenter plus de 10% de la totalité de l’investissement en temps de formation. 20%, c’est l’apprentissage généré par l’échange et le partage et, dans cette répartition, le cœur sera la formation on the job, avec 70% du temps dédié.

Avez vous enregistré des freins à l’usage de ces nouveaux outils de formations ?

Pour les chinois, et je ne parle pas uniquement que des natif digitaux, les technologies numériques représentent quelque chose de tout à fait essentiel et naturel en même temps. Pour comprendre, c’est comme l’eau ou l’électricité à la maison chez nous. Nous n’imaginerions pas la vie sans. Pour reprendre l’exemple de WeChat, ici, tout le monde l’utilise pour communiquer rapidement.

Vous êtes à Shanghai depuis un an. Et si c’était à refaire ?

Vivre et travailler ici, c’est exigeant mais c’est surtout passionnant. Nous sommes au coeur de la transformation du commerce et au-delà au coeur de la transformation des outils de management, pour moi la formation. La Chine va vite, très vite. Donc, si c’était à refaire, je répondrai sans hésitation oui !